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L'émotion face au Mur

 L'émotion face au Mur
 L'émotion face au Mur
 L'émotion face au Mur
Certains étaient venus avec femme et enfants pour leur faire partager ce moment unique : le premier contact avec le monstre-qui-tue, le dragon qu'ils allaient apprivoiser avec des pinceaux et de la couleur. L'ambiance était familiale, bon enfant.

Les Vopos laissaient faire, impassibles, sinon bienveillants. Un accord était intervenu avec leurs supérieurs. D'accord pour peindre et dessiner, à condition de ne pas inscrire de slogan. Les choses se sont gâtées quand, leur travail déjà bien avancé, les artistes ont commencé à replier leurs affaires.

La cause du litige ? Une citation ornant le dessin d'une artiste où figurait le mot "sang". Elle était extraite d'un poème qui lui était spontanément revenu en mémoire. Mais pour l'officier qui a intimé l'ordre de tout arrêter immédiatement, l'allusion au sang versé à cause de la présence du Mur ne faisait aucun doute.

Les artistes voulaient éviter la bagarre. Ils ont essayé de parlementer calmement.

- L'art, le vrai, se trouve dans les musées, a dit l'officier qui n'appréciait pas ce qu'il avait sous les yeux. Un artiste, en particulier, avait fait un dessin obscène.

- L'art, c'est aussi ce qu'on voit dans la rue, a plaidé Léo Wolf qui les a invités, lui et les autres, à venir assister à une discussion sur la censure à l'Union des Artistes.

- Ce n'est pas de la censure, mais une opinion personnelle, s'est défendu l'officier.

- Cela fait quarante ans que nous subissons le joug des opinions personnelles de quelques-uns. C'est la raison pour laquelle tant de gens ont fui ce pays. Mais c'est fini, non ? a dit Léo Wolf, sans perdre son sourire.

Dans la soirée, les Vopos ont recouvert de peinture grise les fresques que les artistes avaient commencées.

Incroyable renversement de la situation : les artistes ne se cachaient plus et c'est au contraire les militaires qui revenaient clandestinement la nuit effacer leur travail. On était loin des querelles sur la place de l'art, sur l'art vivant de la rue opposé à l'art momifié des musées. Dans cette guerre des pinceaux, c'est le pouvoir qui basculait et passait dans d'autres mains. Les Vopos ne se donnaient même plus la peine de se badigeonner en démocrates représentant un pouvoir populaire. Leur vilaine peinture grise avait valeur d'aveu : c'était le barbouillage inoffensif d'un régime à l'agonie, qui n'empêcherait plus jamais les petits lapins de courir, les artistes de peindre et le peuple de choisir librement ses dirigeants.

La nuit où les Vopos ont recouvert les fresques, il a plu. Comme leur peinture n'avait pas eu le temps de sécher et qu'elle était de mauvaise qualité, elle n'a pas tenu et les fresques sont réapparues en transparence : entre le béton armé et le coup de badigeon des Vopos, elles étaient comme emmurées vivantes. Le mur du silence était brisé pour toujours.

Plus tard, plus loin, d'autres pans du Mur ont été peints et la police a laissé faire. Puis il y a eu, côté Ouest, de nouvelles brèches. Criblé de trous, le Mur a commencé à révéler ses entrailles : des fers à béton qui n'ont même pas eu le temps de rouiller. Ils ont été sciés et des pans entiers se sont mis à tomber sous les coups des piqueurs de la face ouest au coude à couche, debout, à genoux, mains gantées pour se protéger du froid. Certains équipés de lunettes de protection, employaient une perceuse électrique. La majorité ne démolissait pas vraiment. Ils détachaient avec soin des fragments de peinture murale, une tête de monstre à l'¦il de cyclope, une main à sept doigts. Le commerce a commencé à fleurir. Etalés sur des torchons, sur des journaux, enfermés dans des sacs plastiques avec un certificat indiquant : Original Berliner Mauer, se négociaient de simples éclats portant des traces de couleur, mais aussi des blocs plus imposants.

En février 1991, j'ai appris qu'il y avait des bouts du Mur à vendre. Le monde se désintéressait de Berlin et ils étaient soldés. J'en ai acheté deux tonnes pour 750 francs : c'est le transport qui m'a coûté le plus cher. Je ne savais pas ce que j'avais acheté. Et quand je l'ai découvert, j'ai pleuré comme un gosse : le camion me livrait les lapins agiles de Manfred Butzmann. Lapin pour toujours !

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