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Le passage à l'Est avec le camion de peinture

 Le passage à l'Est avec le camion de peinture
L'événement majeur du XXe siècle - l'effondrement du Mur de Berlin entraînant dans sa chute tout l'Empire soviétique - se jouait dans un décor datant de la Prusse du XIXe. Proche de la Porte de Brandebourg, le Schweizerhof avait connu son heure de gloire dans l'entre-deux guerres, quand Marlène Dietrich triomphait dans "L'Ange bleu".

La langue aussi est une barrière infranchissable : dans cette tour de Babel, elle nous séparait des autres aussi hermétiquement qu'un mur en béton armé. J'ai crié avec l'énergie du désespoir : " Est-ce qu'il y a ici quelqu'un qui parle français ? " C'est alors que notre sauveur s'est détaché de la foule anonyme. Jean Pichard travaille à l'Institut français de Berlin. Le prototype de l'intello un peu marginal. Je lui ai déballé mon histoire : le bulletin d'information de France-Info, le stock de peinture, les échafaudages, les pinceaux, tout le chargement immobilisé au pied du Mur. Il a écouté et il a dit :

- C'est rigolo, votre truc. Je vais vous donner un coup de main. Il a fait plus que ça : il a fait office de traducteur, de guide, de compagnon de route. Il a été mon opérateur du début à la fin.
 
A force de persévérance il a fini par dénicher un peintre de l'Est Léo Wolf, qui animait l'Union des Artistes. Contrôlée à l'origine par le pouvoir d'Etat, cette association avait fini par tomber dans les mains d'artistes contestataires qui s'efforçaient de faire passer le souffle de l'art moderne dans les brèches du mur de l'académisme officiel.

Léo Wolf et ses amis, comme m'en avait informé France-Info, avaient décidé de peindre la face Est du Mur de Berlin.

Le peindre avec quoi ? En RDA, toutes les commandes de matériel étaient centralisées à Leipzig par une société d'Etat et elles transitaient par des coopératives contrôlées par le régime.

Résultat : la pénurie. Certaines couleurs manquaient et, pour pouvoir continuer à peindre, des artistes s'inventaient une période rose ou bleue. C'est dire que mon initiative représentait pour eux une bénédiction, un cadeau tombé du ciel.

On a décidé de se voir le lendemain en fin de matinée, à l'Est.

    
II - Le passage à l'Est avec le camion de peinture

Comment suis-je passé de l'autre côté du mur ? Sans le faire exprès.

Un palace délicieusement suranné qui était devenu le rendez-vous de la planète. L'Histoire s'écrit n'importe où : pour ce chapitre berlinois, elle avait choisi un établissement poussiéreux au luxe avachi, aux tapis usés jusqu'à la trame, à la peinture écaillée.
 
L'événement majeur du XXe siècle - l'effondrement du Mur de Berlin entraînant dans sa chute tout l'Empire soviétique - se jouait dans un décor datant de la Prusse du XIXe. Proche de la Porte de Brandebourg, le Schweizerhof avait connu son heure de gloire dans l'entre-deux guerres, quand Marlène Dietrich triomphait dans "L'Ange bleu".
 
La langue aussi est une barrière infranchissable : dans cette tour de Babel, elle nous séparait des autres aussi hermétiquement qu'un mur en béton armé. J'ai crié avec l'énergie du désespoir : " Est-ce qu'il y a ici quelqu'un qui parle français ? " C'est alors que notre sauveur s'est détaché de la foule anonyme. Jean Pichard travaille à l'Institut français de Berlin. Le prototype de l'intello un peu marginal. Je lui ai déballé mon histoire : le bulletin d'information de France-Info, le stock de peinture, les échafaudages, les pinceaux, tout le chargement immobilisé au pied du Mur. Il a écouté et il a dit :

- C'est rigolo, votre truc. Je vais vous donner un coup de main. Il a fait plus que ça : il a fait office de traducteur, de guide, de compagnon de route. Il a été mon opérateur du début à la fin.
 
A force de persévérance il a fini par dénicher un peintre de l'Est Léo Wolf, qui animait l'Union des Artistes. Contrôlée à l'origine par le pouvoir d'Etat, cette association avait fini par tomber dans les mains d'artistes contestataires qui s'efforçaient de faire passer le souffle de l'art moderne dans les brèches du mur de l'académisme officiel.

Léo Wolf et ses amis, comme m'en avait informé France-Info, avaient décidé de peindre la face Est du Mur de Berlin.

Le peindre avec quoi ? En RDA, toutes les commandes de matériel étaient centralisées à Leipzig par une société d'Etat et elles transitaient par des coopératives contrôlées par le régime.

Résultat : la pénurie. Certaines couleurs manquaient et, pour pouvoir continuer à peindre, des artistes s'inventaient une période rose ou bleue. C'est dire que mon initiative représentait pour eux une bénédiction, un cadeau tombé du ciel.

On a décidé de se voir le lendemain en fin de matinée, à l'Est.
 

Avec Léo Wolf, ils étaient sept ou huit artistes peintres à nous guetter à Charliecheck Point et nous avons été tous ensemble déjeuner dans ce qu'ils croyaient être un restaurant. L'auberge avait tout du hangar. Des murs en béton. Des planches faisant office de tables. Un décor impersonnel, même pas " destroy " - ce qui aurait pu être un style. Non, plutôt un non-décor de théâtre cafardeux. On nous a servi du poulet d'une race inconnue et impropre à la consommation, du moins pour un palais occidental. J'étais anéanti. Surtout qu'il y avait toujours le mur du langage, ce mur du son étranger qui me rendait sourd et muet. J'ai écrit un livre sur "les raisons de la couleur", un autre sur les murs peints et je les avais apportés pour leur expliquer qui j'étais : quelqu'un qui peint des murs. Léo Wolf les a feuilletés. Il ressemblait à un animal traqué. Il était maigre, les joues creuses avec un bonnet de laine enfoncé jusqu'aux sourcils. Un homme meurtri, concevant l'art comme un combat contre l'oppression, pas du tout le "genre artiste", cultivant une bohême chic.

Il ne cessait de se concerter avec les autres, sans que je saisisse les mots, les phrases, les paroles. C'est à ce moment-là que j'ai compris ce que représentait vraiment le Mur. Il ne coupait pas une ville en deux moitiés, il ne séparait pas Berlin de Berlin : il délimitait une frontière entre deux mondes et cette frontière passait aussi à l'intérieur des têtes. J'avais accompli un geste spontané, instinctif. Un acte gratuit, un acte libre. Des artistes voulaient peindre le Mur et je venais leur apporter des pinceaux et de la peinture.

Quoi de plus naturel, quand on appartient au monde de l'initiative individuelle.

Mais eux déjà ne trouvaient pas naturel du tout cette générosité : ils me prenaient pour un excentrique. Et surtout ils n'avaient pas l'intention de se jeter sur le Mur comme je m'étais jeté sur mes pots de peinture. Avant d'entreprendre quoi que ce soit, il fallait qu'ils se mettent d'accord entre eux. Il fallait qu'ils réfléchissent, qu'ils débattent, qu'ils s'organisent. Ils avaient beau être en opposition avec le régime, ils appartenaient toujours à un monde collectiviste. J'étais le spectateur perplexe d'une aventure qu'ils avaient voulue, qui leur appartenait, mais dont je craignais maintenant qu'ils ne l'abordent en reculant. J'avais tort : depuis le temps qu'ils vivaient en résidence surveillée, ils avaient appris à contourner un pouvoir qui, comme le Mur, n'était encore qu'ébréché.

    
II - Le passage à l'Est avec le camion de peinture

Comment suis-je passé de l'autre côté du mur ? Sans le faire exprès.

Un palace délicieusement suranné qui était devenu le rendez-vous de la planète. L'Histoire s'écrit n'importe où : pour ce chapitre berlinois, elle avait choisi un établissement poussiéreux au luxe avachi, aux tapis usés jusqu'à la trame, à la peinture écaillée.
 
L'événement majeur du XXe siècle - l'effondrement du Mur de Berlin entraînant dans sa chute tout l'Empire soviétique - se jouait dans un décor datant de la Prusse du XIXe. Proche de la Porte de Brandebourg, le Schweizerhof avait connu son heure de gloire dans l'entre-deux guerres, quand Marlène Dietrich triomphait dans "L'Ange bleu".
 
La langue aussi est une barrière infranchissable : dans cette tour de Babel, elle nous séparait des autres aussi hermétiquement qu'un mur en béton armé. J'ai crié avec l'énergie du désespoir : " Est-ce qu'il y a ici quelqu'un qui parle français ? " C'est alors que notre sauveur s'est détaché de la foule anonyme. Jean Pichard travaille à l'Institut français de Berlin. Le prototype de l'intello un peu marginal. Je lui ai déballé mon histoire : le bulletin d'information de France-Info, le stock de peinture, les échafaudages, les pinceaux, tout le chargement immobilisé au pied du Mur. Il a écouté et il a dit :

- C'est rigolo, votre truc. Je vais vous donner un coup de main. Il a fait plus que ça : il a fait office de traducteur, de guide, de compagnon de route. Il a été mon opérateur du début à la fin.
 
A force de persévérance il a fini par dénicher un peintre de l'Est Léo Wolf, qui animait l'Union des Artistes. Contrôlée à l'origine par le pouvoir d'Etat, cette association avait fini par tomber dans les mains d'artistes contestataires qui s'efforçaient de faire passer le souffle de l'art moderne dans les brèches du mur de l'académisme officiel.

Léo Wolf et ses amis, comme m'en avait informé France-Info, avaient décidé de peindre la face Est du Mur de Berlin.

Le peindre avec quoi ? En RDA, toutes les commandes de matériel étaient centralisées à Leipzig par une société d'Etat et elles transitaient par des coopératives contrôlées par le régime.

Résultat : la pénurie. Certaines couleurs manquaient et, pour pouvoir continuer à peindre, des artistes s'inventaient une période rose ou bleue. C'est dire que mon initiative représentait pour eux une bénédiction, un cadeau tombé du ciel.

On a décidé de se voir le lendemain en fin de matinée, à l'Est.
 

Avec Léo Wolf, ils étaient sept ou huit artistes peintres à nous guetter à Charliecheck Point et nous avons été tous ensemble déjeuner dans ce qu'ils croyaient être un restaurant. L'auberge avait tout du hangar. Des murs en béton. Des planches faisant office de tables. Un décor impersonnel, même pas " destroy " - ce qui aurait pu être un style. Non, plutôt un non-décor de théâtre cafardeux. On nous a servi du poulet d'une race inconnue et impropre à la consommation, du moins pour un palais occidental. J'étais anéanti. Surtout qu'il y avait toujours le mur du langage, ce mur du son étranger qui me rendait sourd et muet. J'ai écrit un livre sur "les raisons de la couleur", un autre sur les murs peints et je les avais apportés pour leur expliquer qui j'étais : quelqu'un qui peint des murs. Léo Wolf les a feuilletés. Il ressemblait à un animal traqué. Il était maigre, les joues creuses avec un bonnet de laine enfoncé jusqu'aux sourcils. Un homme meurtri, concevant l'art comme un combat contre l'oppression, pas du tout le "genre artiste", cultivant une bohême chic.
 
Il ne cessait de se concerter avec les autres, sans que je saisisse les mots, les phrases, les paroles. C'est à ce moment-là que j'ai compris ce que représentait vraiment le Mur. Il ne coupait pas une ville en deux moitiés, il ne séparait pas Berlin de Berlin : il délimitait une frontière entre deux mondes et cette frontière passait aussi à l'intérieur des têtes. J'avais accompli un geste spontané, instinctif. Un acte gratuit, un acte libre. Des artistes voulaient peindre le Mur et je venais leur apporter des pinceaux et de la peinture.

Quoi de plus naturel, quand on appartient au monde de l'initiative individuelle.

Mais eux déjà ne trouvaient pas naturel du tout cette générosité : ils me prenaient pour un excentrique. Et surtout ils n'avaient pas l'intention de se jeter sur le Mur comme je m'étais jeté sur mes pots de peinture. Avant d'entreprendre quoi que ce soit, il fallait qu'ils se mettent d'accord entre eux. Il fallait qu'ils réfléchissent, qu'ils débattent, qu'ils s'organisent. Ils avaient beau être en opposition avec le régime, ils appartenaient toujours à un monde collectiviste. J'étais le spectateur perplexe d'une aventure qu'ils avaient voulue, qui leur appartenait, mais dont je craignais maintenant qu'ils ne l'abordent en reculant. J'avais tort : depuis le temps qu'ils vivaient en résidence surveillée, ils avaient appris à contourner un pouvoir qui, comme le Mur, n'était encore qu'ébréché.
 

Près de Postdamer Platz, le Mur avait été abattu mais le passage était encombré par un flot ininterrompu de piétons. Les véhicules ne passaient pas. Mieux valait endormir la vigilance des Vopos et emprunter un des points de passage officiels - Charliecheck Point ou Bornholmer Strasse, même s'ils restaient sévèrement gardés. Finalement, après maints conciliabules, nos interlocuteurs ont mis au point leur plan de pénétration. Tout se jouerait le lendemain.

A quitte ou double.

Il y a encore une semaine, la moindre inscription, le moindre graffiti sur la face Est du Mur de Berlin pouvait coûter la vie. Même les photos étaient proscrites. Secret Défense. Et maintenant ? Tant que le Mur est encore debout, rien n'est permis, mais plus personne ne sait ce qui est interdit. C'est dans cette brèche entre l'illégal et le toléré que nous comptons nous engouffrer.

Pour l'heure, le combat ne faisait que commencer et là encore j'avais mal évalué les forces en présence : une poignée d'artistes marginaux face à un Etat totalitaire. Dans mon aveuglement d'Occidental libre de ses mouvements, quand j'entendais les premiers se répandre en palabres interminables, je les soupçonnais d'être inhibés par des années de dialectique marxiste. Ils avaient, au contraire, calculé juste : la voie officielle était la plus sûre. A Charliecheck Point, surplombé par la guérite des Vopos, armés de kalachnikovs, c'était encore le désert : aucun piéton ne passait dans un sens ni dans un autre, personne ne sortait ici de Berlin-Est, parfois un camion de l'Ouest muni de tous les tampons nécessaires y pénétrait après un contrôle strict et prolongé. Encore quelques jours et s'écoulerait par là, dans le calme et la discipline, le flot ininterrompu des Allemands de l'Est fuyant à l'Ouest. Foule communiant dans une prière muette et enveloppée dans un brouillard glacé qui rendrait son silence d'autant plus impressionnant. Cortège d'ombres raidies par l'hiver et par les ultimes prolongements d'une peur venue de loin.

Mais pour l'heure, personne, à Charliecheck Point, n'osait braver l'interdit. Pourtant, première lézarde dans le Mur, le doute commençait à s'infiltrer dans l'esprit des Vopos. Ils sentaient la situation leur échapper. Comme s'ils pressentaient ce qui allait suivre : au silence de la foule refluant à l'Ouest succéderait le martèlement des piqueurs tapant avec un marteau sur un burin, plus souvent avec un simple pavé sur un tournevis pour faire éclater le béton, le rendre inoffensif. Pour désarmer le béton armé.

Mais, dans l'immédiat, Charliecheck Point ressemblait toujours au couloir de la Mort, avec ses miradors et ses soldats en sentinelle. Joël avait garé le camion dans le no man's land, terrain vague livré aux mauvaises herbes et où les immeubles poussent aujourd'hui comme des champignons après l'orage. Il est parti le chercher et il s'est immobilisé, au volant, devant la guérite. Il n'osait plus ni avancer, ni reculer.

- "Ne bouge pas d'un poil", lui ai-je dit.

Et je suis reparti au Schweizerhof avec Jean Pichard. Dans le hall de l'hôtel régnait toujours la même ambiance chargée d'électricité. Nous avons entraîné avec nous deux cameramen de la chaîne de télévision américaine CNN. Notre intention était de prendre les Vopos à revers. Grâce à Léo Wolf, nous savions désormais à quel endroit, des piétons avertis pouvaient franchir sans danger le Mur. C'est ainsi qu'après un détour, nous nous sommes retrouvés à Charliecheck Point, mais côté Est. Maintenant le gros morceau, c'était le camion. Les gars de CNN étaient gonflés à bloc. Ils ont posé leurs caméras sur un trépied, juste derrière les Vopos et ils ont commencé à filmer. Je me suis avancé. Aussitôt, un Vopo s'est interposé. Il m'a barré la route, me menaçant de sa kalachnikov. Ça se présentait mal. Mais la chance était avec nous. Au moment où je parlementais, un 38 tonnes a doublé le camion de Joël, toujours immobilisé. Les Vopos se sont avancés pour vérifier s'il était en règle. J'en ai profité pour me faufiler derrière le 38 tonnes et filer rejoindre Joël. Je suis monté sur un marchepied. Joël a embrayé. Les caméras cadraient le camion, qui s'est mis à avancer lentement. Le 38 tonnes avait dégagé la chaussée. Un Vopo s'est approché.

Il pointait sa kalachnikov sur mon abdomen. Je lui ai montré du doigt les caméras qui filmaient en continu. Il aboyait en allemand. J'expliquais en franglais. Tout s'est joué sur un regard. J'ai vu la peur dans ses yeux quand il s'est tourné vers les caméras. Il venait de comprendre que s'il tirait, elles ne filmeraient pas un soldat exécutant docilement un ordre venu d'en haut : elles filmeraient un assassinat, un crime gratuit, une exécution sommaire.

Il a reculé d'un pas, en abaissant sa mitraillette. Nous avions gagné.

Sur le trottoir, de l'autre côté des grilles, un petit groupe battait la semelle, dans le froid. C'était Léo Wolf et ses amis. Ils patientaient depuis des heures : attendre fait partie de leur vie. Léo Wolf s'est détaché du groupe et il a eu un geste dont l'évocation me serre le c¦ur encore aujourd'hui, dix ans plus tard : il m'a tendu un petit bouquet de fleurs. Sous son petit bonnet de laine, ses yeux riaient.

Tous ensemble, nous sommes partis vers le siège de l'Union des Artistes, pour décharger le camion dans un sous-sol immonde. Je les vois encore saisir précautionneusement chaque pot, comme s'il s'agissait d'un lingot d'or. Ils les rangeaient méticuleusement par couleur : les noirs, puis les bleus, les verts, les rouges, les jaunes, jusqu'aux blancs. Puis ils ont rangé les surteintes, les pinceaux, les échafaudages, les bâches, les fils à plomb, les tirants. En les regardant, je songeais aux Noëls de mon enfance, lorsqu'on défait les paquets un par un, très lentement, pour faire durer le plaisir. Quand il ont eu fini de ranger, il était tard, trop tard, pour peindre le Mur. Ils avaient des réunions, encore des réunions. Le Mur n'était pas à un jour près : cela faisait vingt-huit ans que son béton brut était immaculé. Ils le peindraient demain. Mais ce serait sans moi. Mes obligations professionnelles me réclamaient à Paris. Il était temps de partir.

Je suis remonté dans ma voiture et c'est l'un des grands regrets de ma vie.

C'était au tour des artistes d'entrer en scène pour le dernier acte. C'était à eux de peindre avec leurs couleurs la fin de la tragédie. A eux de faire le spectacle. Le Mur était le décor de leur Histoire. Même si, avec sa chute et la réunification, il est devenu un élément majeur de la nôtre.
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